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RACLETTE POWER

Le 19 mars 2015, 21:04 dans Humeurs 0

Mon fils a 18 ans et bien que ce soit un grand dindon maintenant, la consigne est stricte : tant qu'il vit sous mon toit, il ne fait pas ce qu'il veut.  Alors, quand il veut négocier de passer la nuit de samedi à dimanche chez son meilleur ami, il s'y prend à plusieurs fois pour me flatter dans le sens du poil.

Nouveau texto samedi dernier tandis que je remplissais allègrement mon chariot chez Monsieur Carrefour.

"Je peux dormir chez Pierrot ce soir ?"

Pierrot habite à 2 kilomètres de la maison, c'est pas comme s'il partait en expédition dans le désert de Gobi non plus.

Je lui réponds :

"Pourquoi ?"

J'avoue, la question est sotte.

" Parce qu'il y a raclette chez lui !"

Il faut savoir une chose à cet instant particulièrement captivant de mon récit : mon fils est probablement le plus grand adorateur de raclette du monde entier. Il tuerait père et mère pour un bout de reblochon fondu. Sur sa liste des priorités, la raclette arrive en première position, bien avant "apprendre ses leçons" et "ranger sa chambre".

"Et qu'est-ce qui me dit que vous n'allez pas en profiter pour aller traîner en ville jusqu'à minuit ?"

(Ca c'est histoire de ne pas dire que j'ai cédé tout de suite : j'ai des principes).

Et là, réponse de mon fiston :

"Traîner en ville ? Ben non... y'a raclette !"

Là, il m'a convaincue.

Un cœur en hiver

Le 9 mars 2015, 20:59 dans Humeurs 0

Mon meilleur ami est un peu plus âgé que moi. De quelques années. Il est marié à une femme adorable. Il a des enfants adorables. Lui-même est adorable. Ils habitent un petit appartement adorable. Tout est adorable dans son monde. Mais surtout lui. Depuis 20 ans que je le connais, jamais je ne l'ai entendu dire du mal de qui que ce soit. Il trouve toujours un mot gentil à dire même sur la pire des crapules. Il se préoccupe toujours de tout le monde. Un coup de fil, une petite visite impromptue, son occupation préférée c'est de s'assurer que les gens qu'il aime vont bien.

L'été, on passe des soirées interminables sur la terrasse à refaire le monde. Il croit en la vie, en l'amour, toussa toussa. Il a une peur panique de la mort, de la maladie. Pour les autres, en particulier. Il est terrifié à l'idée qu'un malheur quelconque s'abatte sur ses proches. Sur la liste des choses qu'il redoute le plus pour sa famille ou pour la mienne, le rhume arrive en première position. C'est dire combien il ne supporte pas que même un petit virus de rien du tout s'attaque à nous.

Eh bien mon ami est en train de mourir. Une saleté de crabe qui a attaqué d'abord son pancréas, puis ses poumons, et qui aujourd'hui est en train de faire des petits dans son cerveau. Bien sûr, il sait qu'il va mourir. Il continue de nous faire croire que les médecins sont optimistes sur ses chances de guérison. Il ne veut pas nous inquiéter. Il ne veut pas qu'on s'inquiète pour lui. Mais pas besoin d'avoir un doctorat en cancérologie pour savoir que son état se dégrade de jour en jour.

L'autre soir, il est passé à la maison. Faible, amairi, les traits creusés, le teint jaune, il n'a même pas fini le verre d'eau qu'il m'a demandé. Quand nous nous sommes quittés, il s'est extasié sur le beau temps et le soleil qu'on a eu toute la journée. Je lui ai dit "vivement le beau temps qu'on fasse griller deux ou trois bestioles sur le barbecue". Son regard s'est voilé. 

Il n'a rien dit. Son silence a parlé pour lui. Cet été, il ne sera plus là. Et il le sait.

Un homme simple, humble, gentil, qui a passé les 55 ans de sa vie à rendre les gens heureux autour de lui.

J'appréhende le coup de fil de sa femme qui va nous annoncer son décès. Ce ne sera plus très long maintenant. Avant-hier, il a passé la journée au lit, à vomir tripes et boyaux. Et du sang, aussi. Accessoirement.

En ce moment, les emmerdes volent en escadrille chez moi. Je ne sais plus où donner de la tête tellement les mauvaises nouvelles s'enchaînent. Mais de toutes, l'agonie de mon ami est la pire à supporter. Je me dis que si je pouvais avoir un pouvoir magique, rien qu'un seul, je l'utiliserais pour guérir mon ami. Juste parce que le reste n'est rien à côté de ce qu'il est.

Après, quand il ne sera plus là, je me souviendrai des mots de JL Trintignant devant le cercueil de sa fille Marie.

Ne pleure pas celui que tu as perdu. Mais réjouis-toi de l'avoir connu.

 

Monsieur Synallagmatique

Le 5 mars 2015, 22:41 dans Humeurs 0

Je suis prof. La diplomatie veut que je dise "auprès d'élèves en difficulté" (sauf que s'il y a quelqu'un en difficulté dans l'histoire, c'est plutôt moi mais bref, passons...).

Et tout d'abord Mesdames et Messieurs, plantons le décor : 25 élèves dans ma classe de seconde, de 15 à 21 ans (ceci n'est pas une erreur de frappe). 5 nationalités différentes, un cas de phobie scolaire, un autre de suivi judiciaire strict, deux hyperactifs, trois sont placés en familles d'accueil, un ne parle ni ne lit le français.

Bref, des gamins  qu'on met là parce qu'on ne sait pas quoi faire d'eux. Heureusement, ils s'entendent plutôt bien et je les aime bien. Et ils le savent. Ce qui me permet de faire cours dans des conditions relativement apaisées. Relativement, hein. C'est pas la Sorbonne non plus.

Je suis chargée de leur enseigner l'économie et le droit. J'ai renoncé depuis longtemps aux grandes théories et aux grands discours. Les livres, neufs, prennent la poussière dans l'armoire du fond. On n'a jamais mis le nez dedans. C'est une arme de destruction massive ce truc.

Alors on lit le journal, on apprend à décrypter les articles, à comprendre ce qui se passe dans le monde. Ou bien on regarde un extrait du journal télévisé de la veille, et on débat. Après, on fait une fiche avec des mots clés, des définitions, des trucs qu'ils vont retenir. Je me contente de peu, mais quand j'arrive déjà à ce résultat, c'est Champagne pour tout le monde.

Et bref, nous voilà sur le chapitre des contrats. J'ai amené des contrats : EDF, un contrat de travail, l'assurance, toussa toussa.... on cherche les parties au contrat, l'objet du contrat... Ils hésitent, s'engueulent, disent des âneries, disent des choses justes aussi. Il y a un débat qui s'improvise sur le prix exorbitant des assurances, ces "batards qui font de la thune sur le dos des pauvres", il faut recadrer tout le temps. Avec patience, avec bienveillance, leur expliquer, encore, encore et encore les choses.

Et puis je fanfaronne. "Vous savez, quand un contrat oblige deux parties de façon réciproque, on parle de contrat synallagmatique". Vous pourrez crâner en société et réutiliser ce mot si vous voulez". J'écris le mot au tableau, et je constate avec une certaine surprise qu'au moins la moitié s'amuse à le recopier sur un support papier quelconque (à savoir : ticket de caisse, carnet de liaison, agenda... oui, parce qu'ils n'ont jamais ni cahier ni classeur, mais c'est une autre histoire).

Ils tirent la langue, s'appliquent, râlent après le "y" qui n'a rien à faire ici.

Plus tard dans la journée, c'est l'heure de la pause de l'après-midi. Alors que je sortais de ma salle, j'ai vu B. et K., deux élèves de cette classe,  se disputer dans le couloir.

- eh oh, qu'est-ce que vous fichez tous les deux ! je demande en m'approchant

- c'est B., il m'a piqué mon Iphone !

- ouais non c'est K. c'est lui qu'il a commencé (sic), il m'a tiré mes clopes.

- bon ça suffit ! Je vous jure que si vous n'arrangez pas vos affaires, on file tous les trois chez le proviseur ! B, tu lui rends son téléphone et toi K. tu lui rends son paquet de cigarettes ! Tout de suite ! 

- obligé ?

- oui, obligé ! je tonitrue (parce que je suis quelqu'un qui tonitrue beaucoup)

Le sourire en coin, ils s'échangent leurs larcins respectifs. Ils se quittent bons amis, et B. me balance, juste avant de dévaler l'escalier comme s'il avait le diable aux trousses :

- vous avez vu M'dame ? On a fait du synallagmatique !

Oui, j'ai vu.

Bien joué petit homme. Bien joué.

 

 

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